Park Soo Hwan, éloge de la cadence
Park Soo Hwan, éloge de la cadence
Des rapports de la musique avec les arts plastiques, l’histoire est plus ou moins ancienne selon le point de vue où l’on se place. En terme de modernité, on se souvient qu’au début du XXe siècle, alors qu’il cherchait à se dégager de l’autorité du sujet, Vassili Kandinsky a érigé en modèle la musique tant il lui enviait d’être une forme d’art totalement indépendante de toute référence au réel. « Pour l’artiste créateur qui veut et qui doit exprimer son univers intérieur, l’imitation, même la plus réussie, des choses de la nature, ne peut être un but en soi », écrit-il dans l’ouvrage culte qu’il publie en 1911, Du spirituel dans l’art, ajoutant : « Et il envie l’aisance, la facilité avec lesquelles l’art le plus immatériel, la musique, y parvient. On comprend qu’il se tourne vers cet art et qu’il s’efforce dans le sien de découvrir des procédés similaires. De là, en peinture, l’actuelle recherche du rythme, de la construction abstraite, mathématique, et aussi la valeur qu’on attribue aujourd’hui à la répétition des tons colorés, au dynamisme de la couleur… »
Park Soo Hwan n’est ni peintre, ni abstrait. Il est photographe mais avant toute chose, il est musicien et à la musique, il accorde une place de choix. La première. Est-ce à dire qu’il a emprunté le chemin inverse dont parle Kandinsky. Pas du tout. Mais les deux artistes se retrouvent dans la même communauté d’intérêt qui place la musique en vecteur inaugural et stimulant du fait de création. A ce propos, rappelons-nous qu’au moment où ce dernier est sur le point de faire le saut qualitatif qui va le conduire à l’invention de l’abstraction, il décline deux séries de peintures respectivement intitulées « Improvisation » et « Composition ». Deux mots directement empruntés au langage de la musique. Curieusement autant la seconde est familière de l’art de Park Soo Hwan – de ses photographies, Thomas Zoritchak parle en terme d’« arrangement », ce qui veut tout dire ! -, autant la première lui est complètement étrangère, ses images faisant toujours l’objet d’une savante élaboration.
Si la tentation est grande de citer encore Kandinsky qui affirme dans Point, ligne, plan (1926) : « La composition qui se fonde sur l’harmonie est un accord de formes colorées et dessinées qui, comme telles, ont une existence indépendante procédant de la nécessité intérieure… », c’est qu’une fois de plus sa parole trouve un écho chez le photographe. De fait, l’art photographique de Park Soo Hwan est irrésistiblement lié à sa biographie, à son vécu et à son ressenti. De la ville qu’il aime arpenter en tous sens en quête de sensations, il dit qu’elle bouge comme des notes de musique, à ce point même qu’un immeuble pour lui peut battre comme une batterie. S’il trouve que Paris est cependant plutôt calme et ne voit New York qu’à travers le filtre de la publicité, il perçoit Madrid comme une ville bien plus géométrique et n’hésite pas à la comparer à Busan, la seconde ville de Corée dont on sait qu’elle est particulièrement effervescente. Des gens qu’il regarde dans la rue et qu’il observe déambuler, l’artiste ne peut s’empêcher de leur attribuer un son : voit-il passer une vieille, un enfant, une jeune femme, un cadre supérieur, aussitôt il s’en fait toute une musique intérieure comme parfois l’on s’imagine toutes sortes d’histoires à leur sujet. Park Soo Hwan ne se promène pas dans la ville à l’affût d’une quelconque situation, il laisse la ville venir à lui. Lorsqu’il la possède – c’est-à-dire lorsqu’il y est bien, qu’il s’y sent comme chez lui et qu’il a ses repères -, alors il choisit le bon endroit, il attend le bon moment et là, il trouve le bon nuage, la bonne personne, la bonne image et il opère. Il prend tout un lot de photos avide de capter tout ce que son sujet peut restituer de cette notion de rythme et de son enfoui qu’il recèle au plus profond de lui. Impatient de le révéler à la pleine lumière du tirage à venir.
Fait à l’ordinateur, le travail qui suit s’apparente à celui d’un alchimiste qui dose, jauge, mélange habilement les ingrédients dont il espère bien réussir à faire de l’or. A la commande des logiciels qu’il utilise, Park Soo Hwan est semblable à ces chercheurs d’absolu qui aspirent changer le monde parce qu’ils en ont une vision inédite et singulière et qu’il y va d’une irrépressible nécessité à l’offrir aux autres comme une invitation à en découvrir non seulement la beauté mais la présence. Celles-là même qui le font vibrer, lui, l’artiste, comme vibre au moindre toucher la corde d’un instrument. Qu’il s’agisse du son grave d’une contrebasse ou celui, aigu à l’extrême, d’un violon.
Les photographies de Park Soo Hwan présentent toutes ce quelque chose d’un infime vibrato graphique qui en font l’image d’un écho tout à la fois proche et lointain tant elles tremblent dans la matière même dont elles sont faites. Bien plus que de vibrer d’un simple flou, c’est d’un souffle essentiel qu’elles sont animées. D’une sorte de flux vital qui leur confère l’aspect étrange d’une épiphanie. Ainsi de ces trois séries d’images, toutes intitulées Métronome quoique de sujets différents, que l’artiste a déclinées au cours des trois dernières années. Si la première – Métronome 1, 2006 – place le photographe dans un vis-à-vis de gros plan avec son modèle, Park Soo Hwan le saisit toutefois dans un moment particulier où celui-ci écoute un morceau de musique composé par lui et où il y fait écho en bougeant son corps. Une façon d’échange et de dialogue par le son dont le rythme et la cadence chargent l’image d’un étonnant sentiment de vie. Réalisée à New York, la série intitulée Métronome 2, 2007 absente le corps vivant au profit d’une ville qui s’offre en miroir dans la beauté réfléchissante de ses buildings, dans la monumentalité aguichante de ses figures de pin up publicitaires et dans la lumière électrique et colorée de ses nuits agitées. Sur un tempo tout autre, Métronome 3, 2008 – qui est faite de vues prises à Saint-Malo et qui respire une atmosphère passéiste – montre quant à elle des vues urbaines si troublées qu’elles semblent battre d’une respiration toute intérieure que rien ne pourra jamais arrêter d’autant que les gouverne tout un jeu de lignes dynamiques et fuyantes à l’infini.
C’est dire si, chez Park Soo Hwan, la musique est tout à la fois inspiratrice, stimulante et symbolique. Non seulement sa démarche ne se prive d’aucune poésie mais elle en appelle à une esthétique de la cadence qui confère à la photographie un mouvement pour le moins paradoxal.
(6508 signes)
Philippe Piguet
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